"L'Amérique. Je veux l'avoir et je l'aurais" a dit un jour un grand homme.
C'est avec un espoir fou, et ces mots raisonnant dans ma tête sans cesse pendant les mois où je préparait mon départ à Montréal que je complotais secrètement sur la réalisation d'un road-trip aux États-Unis.
Le but était évidemment de mettre à profit ma présence au Nouveau Monde pour voir du pays, s'imprégner du voyage, et évidemment de tester la résistance à l'alcool des américain(e)s dans un de leur "Spring Break" en Floride.
Vous connaissez le principe des Spring Break des étudiants américains ? Non ? Ces jeunes délurés irresponsables profitent de leur semaine de vacances de printemps (habituellement en mars/avril) pour se rendre dans des lieux où il fait chaud afin de festoyer dans une ambiance éthylique, torride et bon enfant.
Les lieux les plus en vue dans cette anti-jetset amatrice de bière bon marché sont Cancùn ou Acapulco (Mexique), ou bien encore Panama City Beach ou Miami Beach (Floride, USA). Stations balnéaires paisibles mais devenant endroits de débauche pendant quelques semaines où des millions d'étudiants enragés venus des quatre coins du continent débarquent avec la voiture des parents pour faire la fête et vomir sur les trottoirs. Deux objectifs :
- Se dézinguer la tête et s'éclater. Avec de l'alcool, beaucoup d'alcool. A toute heure du jour et de la nuit. Tequila, Whisky, Vodka, Gin, Bière dégeulasse, Mezcal, Cointreau, Suze (!), Pastis 51...on mélange tout et on le descend ! Sur la plage, dans les chambres d'hôtels surpeuplés ou les boîtes de nuit. Boire, Vomir, Manger, Recommencer. Ça c'est pour les gens raisonnables : les plus cons essaieront d'autres substances moins recommandables (amphétamines, ecstasy, choux de Bruxelles...).
- Si encore possible, dézinguer une donzelle. Eh oui, la semaine est courte, et pour la réussir pleinement, autant rentabiliser le capital et se taper le bout de gras. Vous mixez des milliers d'étudiants des deux sexes complètement défoncés se baladant en maillot, une plage ensoleillée, des corps bodybuildés (culte du corps extrêmement présent), des hormones en ébullition et c'est la panique sous les braguettes. Bien sûr, la plupart des gars et des filles rentreront chez eux bredouilles (ou "brocouilles" comme on dit dans le Bouchonnois), mais certain(e)s auront certainement fait leurs affaires dans cette débauche.
Alors exit l'Orangina, les perles et le calepin ! "Bourrons-nous la yeule dans la tradition la plus pure, et que l'étude se fasse par l'expérience !".
C'est un peu comme cela que j'ai présenté mon projet de voyage en voiture Montréal-Miami à
mon futur colocataire Cyril (et bien plus tard à deux autres Français rencontrés au Québec) : de la confiture à des cochons, si vous me permettez la palabre.
C'est ainsi qu'encore au fin fond de notre grisonnant Rouen quotidien, Cyril et moi avions déjà la tête dans nos plages peuplées de demoiselles aux seins nus nous servant des pastis parfaitement dosés et de joueurs de football américain obèses vomissant leur bile, un gobelet en plastique rouge à la main.
Quelques mois plus tard, alors en plein train-train Montréalais et dans un hiver déjà bien insistant, Cyril et moi faisons part de nos plans à deux amis rencontrés là-bas. Afin de préserver leur anonymat et leur dignité, nous les appellerons Cédric et Matthieu. Deux bretons originaires de Lorient qui tournent la tête et tendent l'oreille dès qu'ils entendent le mot "picole" (des bretons quoi). Vous imaginez bien qu'après leur avoir sorti mon pitch sur les filles aux seins nus (en prenant soin de remplacer "pastis" par "hydromèle", également très répandu dans les drugstores de Floride) les gaziers étaient partants.
Le projet "Spring Break à Miami" était lancé, mais c'était sans compter le peu de préparation que nous avions. Dû à diverses raisons (travaux, flegme, concubines, etc.) nous nous sommes intéressés à ce voyage qu'avec la fin du mois de Mars. Notre semaine de vacances printanière était déjà passée et il nous fallait attendre la fin de l'année scolaire, soit début Mai pour partir.
Nous avions été tellement sûrs de notre coup que nous nous étions trompés dans les dates : nous étions trop tard pour le Spring Break.
Adieu picole, rigolade, chagasses, vomi et musique à la con pour étudiants américains (Green Day). L'apocalypse édudiante avait déjà eu lieu, et sans nous.
Mais le but ultime de notre voyage était quand même de voyager, pour l'expérience, pour la déconne, en toute simplicité, en se laissant porter par les envies et les rencontres. Nous avons donc très rapidement dépassé le stade de la détresse absolue afin de nous ressaisir et de préparer convenablement ce road-trip vers Miami qui tenait plus que jamais.
Il fallait gérer les logements, la location de la voiture, le budget général. Il fallait également préparer un itinéraire approximatif nous permettant de fixer des objectifs à atteindre, seul moyen de réaliser le mieux possible les plus de 7000 Km qui nous attendaient dans un délai de douze jours.
Le logement sur la route serait assuré gracieusement et gratuitement par de sympathiques membres du site internet Couchsurfing.com. Je reviendrais plus tard sur la description de ce site extraordinaire, peuplé de personnes extraordinaires (non, il ne s'agit pas d'une secte, bien que certains membres aient des tendances rastafaris).
La voiture serait louée dans une compagnie québécoise, elle-même sous-traitant une compagnie française, laquelle nous permettait un kilométrage illimité et des tarifs corrects compte-tenu de notre jeune âge.
Les quatre compadres n'étions pas loin d'être parés au départ. D'ailleurs, tout aurait été pour le mieux dans les préparatifs si ce cher Cédric n'avait pas choisi les quelques jours précédant le départ pour déclarer sa péritonite (nous saluons au passage la patience du personnel hospitalier qui a eu la présence d'esprit d'attendre que son appendice éclate comme une baudruche en plein couloir pour avoir le cœur net que ce n'était pas une gastro).
La cicatrice au bide qui se réinfecte continuellement, de la bouffe douteuse, une chambre à partager avec un motard camé fraîchement amputé d'un pied après s'être fait tirer dessus et qui tente de sortir par la fenêtre les nuits afin d'échapper aux poulets...Le Cédric n'était pas franchement en bonne forme physique et morale. Plus les jours avançaient plus nous nous faisions à l'idée que l'aventure se ferait sans lui. Un voyage comme celui-là ne se fait pas avec les tripes à l'air. Pilule dure à avaler pour lui, mais aussi pour nous qui perdions un compagnon de route et qui devions trouver un remplaçant pour respecter les budgets et conduire la voiture.
Pour cause de dernier délai il nous fut impossible de remplacer Cédric. La voiture (une Pontiac GrandPrix) avait déjà été réservée, ce qui avait fini de nous convaincre de poursuivre notre but. Nous allions donc devoir partir à trois. Fait qui a apporté son lot de complications mais aussi d'améliorations, je vous raconterai ça.
À 9 heures en ce beau 1er Mai 2008, je rejoignais en catastrophe Cyril et Matthieu pour la récupération de la Pontiac au centre-ville montréalais (à cette époque j'étais en galère de permis de travail temporaire afin de pouvoir commencer mon stage ingénieur, et j'ai dû régler des trucs au tout dernier moment ndlr).
Et là je vais reprendre un bon vieux dicton signé Chirac : "les merdes volent toujours en escadrille". Si lui parlait des membres du PS, moi je parle des ennuis à répétition s'abattant sur notre projet alors que nous n'avions même pas encore fait un kilomètre.
Premier souci : le préposé nous sort que le permis de conduire international n'est pas valide seul, mais uniquement accompagné du permis français. Une découverte pour nous, étant donné que lorsque les administrations le délivrent ils recommandent de laisser le français à domicile car inutile à l'étranger. Cyril a par chance une photocopie de son permis français sur lui, Matthieu ne peut pas être validé comme conducteur assuré car ayant moins de 21 ans, et enfin moi sans mon permis français. Cyril est donc le seul conducteur autorisé pour la voiture, ce qui à la perspective des 7000 bornes, ne le faire rire qu'à moitié.
Second souci : contrairement à ce qui avait été convenu par téléphone, la voiture n'est pas autorisée à sortir du Canada. Ben voyons. Pour un road-trip aux States, ça risque d'être quelque peu problématique. Il faut bien comprendre ici que notre programme était de prendre la voiture et de tracer la route immédiatement, car le temps était compté. Nous avions donc tout notre barda avec nous dans l'agence de location : shorts, t-shirts, ukulele, guitare, maillots de bains, lunettes de soleil, chapeaux....tout cela dans un Montréal où il faisait 10°C et certifiant à l'employé de l'agence que nous allions juste visiter un peu le Québec.
Avec un tel connard comme loueur de voiture, avec un seul conducteur autorisé, et seulement au Canada, le risque était grand. Rapide réunion de crise dans l'agence de location. Louer la voiture comme prévu mais repousser le départ de quelques jours afin de se faire envoyer les permis depuis la France ? Négatif : nous avions déjà peu de temps pour aller jusqu'à Miami et revenir dans les dates initiales, et cela ne résolvait pas le problème de devoir rester au Canada.
Il fallait transgresser les règles si nous voulions mener notre projet à bout. Prendre tout de même la route vers le Sud en se faisant envoyer par Fedex les permis de conduire dans une de nos destinations aux USA est la solution que nous avions retenu.
En attendant, ils nous fallait nous enfoncer dans le territoire américain sans commettre une seule erreur : la voiture non-assurée aux USA, un seul conducteur en règle sur trois (Matthieu était trop jeune pour conduire de toute façon, et je n'avais pas de permis à présenter à part l'international).
Autant vous dire qu'il fallait éviter de se faire arrêter pour quelque raison que ce soit par la maréchaussée, le Sheriff ou le Speedway State Trooper du coin. Une conduite irréprochable, au rasoir, était obligatoire. Pas un seul dépassement de vitesse autorisé, et quand on sait qu'une grande partie des autoroutes américaines sont limitées à 90 Km/h, et qu'il y a 7000 Km à parcourir, la pomme d'Adam est soudain très lourde.
Mais enfin, après moult péripéties, nous avons enfin reçu les clés de la voiture. La Pontiac Grand-Prix n'étant plus disponible, on nous a refilé le modèle au-dessus : la Dodge Charger. Rien qu'en voyant le monstre, on se demandait déjà par quel artifice on allait sortir du parking ! Si cette grosse routière américaine a le gabarit d'un tank, elle a par contre la mécanique d'un veau. La triste réputation des voitures américaines "grosses, rutilantes, mécanique plus que foireuse, consommation de carburant d'un Boeing" est encore vérifiée ici.
Cyril sera le premier conducteur, puisque c'est le seul en règle (autant commencer légalement). Vingt minutes pour sortir du parking : impossible de saisir comment on déplace le manche de la transmission automatique de la Charger afin d'avancer. Devant l'agence de location de bagnole, "ça passe moyen". Nous nous en sortions si bien que nous avons été chercher le vieux Nicaraguayen qui passait l'aspirateur dans une des voitures d'à côté pour nous sortir d'affaire. Nous prenant pour des grosses buses, il nous récite bientôt tout le manuel utilisateur de la voiture ; tout y passe, des essuies-glaces à l'allume-cigare. Il nous fait un topo complet de l'engin, on se serait cru dans la version péruvienne de Turbo.
"Transmission automatique ! Le pied gauche, il sert à rien. Le pied gauche il est en vacances", qu'il nous sort en se foutant à moitié de notre gueule.
Ouais, d'ailleurs nous aussi on aimerait bien y aller, en vacances. Et nous parvînmes enfin à prendre la route du soleil. Première étape : atteindre Atlanta, Géorgie, 2400 Km au Sud, aussi vite que possible.
À suivre...

